#6 Les appropriations d’espaces publics

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ÉDITO 

Yasmina Zian – Historienne et chargée de recherche à l’UPA

S’approprier l’espace public, sans le privatiser pour autant, c’est à priori à visée collective. L’objectif de la réappropriation des espaces publics est de se rendre visible dans un espace qui n’appartient théoriquement à personne, pour lui donner quelque chose de personnel. A plus long terme même, l’aspect personnel permet le partage, permet de partager un même espace : partager un espace public avec d’autres. Partager avec l’Autre, c’est s’offrir un lieu d’échange et parfois ouvrir la porte à des conflits. Ce terme donc d’appropriation est imparfait. On l’a pourtant choisi parce qu’il « invite à ne jamais perdre de vue les inégalités sociales et rapports de force ou de pouvoir qui traversent toutes société et plus encore à les mettre en relation, à les appréhender dans leurs dynamiques. »  La question des conflits dus au partage d’un espace est développée par Lionel Francou, sociologue, qui définit les différents espaces pour comprendre les processus qui s’y déroulent entre groupes. En écho, Karim et Yassine nous racontent l’arrivée des nouveaux usagers du parc de la Rosée depuis 2012. Oui, y en a eu du changement ces dernières années et heureusement que ces acteurs sont là pour en témoigner. L’espace public d’un point de vue plus philosophique, d’après Pierre Ansay, c’est aussi un espace qu’on se partage, qu’on aménage pour se ménager. Cassandre Chatonnier, le rejoint d’une certaine façon puisqu’elle interroge la manière dont les premières nations à Montréal se réapproprient des territoires colonisés ou du moins manifestent leur présence à travers des performances. Comme Lionel Francou, elle nous rappelle que l’espace public n’est jamais neutre. Bien plus près de chez nous, d’autres s’organisent également et dans une perspective environnementale et sociale. Medikureghem, la maison médicale, a aménagé un compost collectif entrainant une collaboration intergénérationnelle. L’appropriation de l’espace public, ça peut aussi être une appropriation par l’art. Quentin Gubin, plasticien, nous explique comment il est intervenu dans la pièce « Projet Subutex » avec son collage. Comment le collage et surtout un accrochage sauvage participe à créer du lien seulement par le visuel. Son projet interroge aussi l’aspect légal de l’appropriation du public. Qu’est-ce que je peux investir dans un lieu qui appartient à tous ? Qu’est-ce que je peux occuper, physiquement ou visuellement, sans prendre la place de l’autre ? Cassandre Chatonnier l’avait introduit : l’espace se partage mais certains groupes sont plus visibles et l’Etat peut essayer d’intervenir, il ne pourra jamais assurer un partage égalitaire des espaces publics, puisqu’il n’assure ni l’égalité dans les moyens de déplacement, ni celui dans les connaissances du territoire.

L’impact de l’Etat dans l’espace public, ou le contrôle de l’espace par la puissance publique comme le nome F. Ripoll, est aussi questionné à travers un cas béninois. Thédore Aktropo explique la politique du « déguerpissement » qui en rendant les trottoirs aux piétons, a privé de nombreuses personnes déjà précarisées et généralement femmes de leurs revenus principaux. A Bruxelles, certains pouvoirs communaux à l’inverse, pour valoriser certains de ces quartiers, désapproprient certains usagers en favorisant ceux qui profitent d’un pouvoir d’achat plus élevé. L’expérience du Plein Open Air de fait, s’interroge quant à l’évolution de ce phénomène de gentrification qui s’accentue malgré ses initiatives et ses mises en garde. Parce que nous sommes tous et toutes témoins, nous avons décidé que ce numéro se clôture avec une charte collective sur les occupations temporaires, charte initiée par Toestand, dont le but est de s’adresser aux pouvoirs politiques avec un accrochage sauvage… dans l’espace public.